Numéro Zéro - Site collaboratif d'information et de luttes sur Saint Etienne et sa région
Saint-Étienne et alentours   MOBILISATIONS - LUTTES

Gilet jaune acte V : tout Sainté ou rien. Récit de la manif du 15 décembre




15 Décembre 2018 : un samedi festif et revendicatif.
Récit subjectif de quelques personnes ayant vécu l’acte V stéphanois, du rond-point de Monthieu au Soleil, via jules Janin.


  • 53 arrestations, 45 GAV suite à la manif’ d’hier

    le Préfet – via l’organe de communication appelé Le Progrès – annonce 45 GAV (6 concernent des mineurs) suite à la manif’ d’hier, dont 39 toujours en cours en milieu de journée. Nous n’avons pas connaissance du nombre exact de blessé.e.s mais tout laisse à penser qu’ils sont nombreux.ses… Pour légitimer la violence de la Police, le préfet déclare : " Ils voulaient casser du flic !"... Un collectif de gilets jaunes devraient aller porter plainte lundi contre l’État pour usage « disproportionné » de la force, d’une « mise en danger de la vie d’autrui », de « coups et blessures ».
    Rappel : si vous avez été arrêté.e.s, subi des violences de la part des keufs, vous pouvez joindre le comité solidaire stéphanois au 07 73 30 59 27.

12h30 :
On se rend à Monthieu grâce au bus gratos de la stas. Merci à Perdriau pour son soutien ! (Blague)
La matinée ne semble pas avoir été réjouissante : après une brève fermeture d’Ikea et plusieurs autres tentatives de blocage du secteur commercial, les Gilets Jaunes n’étaient pas en surnombre pour mener ces actions.

C’est l’heure du repas. Les réserves des cabanes du rond-point permettent de rassasier tout le monde. Ça discute et échange autour du feu à propos du match qui va se jouer l’après-midi. Tout n’est pas évident, un échange avec un Gj nous laisse entendre qu’un service d’ordre – ayant pour ambition de purifier le cortège et d’en bannir celleux qui ne voudraient pas tout à fait « marcher dans le rang » – devrait encadrer la manif’. La méthode proposée est la suivante «  des balayettes aux voyous de 12 ans  ». Nous entendons aussi que rien a été formalisé et qu’a priori tout le monde ne partage pas son avis. Une autre personne habituée du rond-point refuse que l’on attribue aux GJ la volonté d’être «  droits et pacifistes  » en rappelant qu’en «  mai 68, on en a cassé des trucs pour se faire entendre !  ».

13h30 :
Départ joyeux du rond-point et rencontres avec d’autres petits groupes de GJ. Ça bloque un OuiBus de Macron. Ça chante. On discute tranquillement avec celleux qu’on ne connaît pas encore. Le groupe gonfle au fur et à mesure de la marche. Pendant ce temps, on assiste à quelques fouilles devant les impôts alors sous haute surveillance. Un manifestant, à propos des GM stationnés devant le bâtiment jaune, propose de leur «   lancer des Friskies  » !

14h :
Ce premier groupe arrive Place du Peuple, applaudi par les centaines de personnes déjà présentes. Un autre arrive de l’Hôtel de ville. Une minute de silence rend hommage aux morts du terrorisme, ainsi qu’aux 8 morts du mouvement depuis 4 semaines. L’ambiance se cherche un peu, ainsi que la suite du parcours qui n’est pas encore dessinée. Quelques commerces du coin ont laissé leurs portes et leurs rideaux ouverts pour celleux qui veulent pisser, boire un café avant la promenade, ou faire le plein de clopes. Les petits commerçants ne semblent pas trop avoir à s’en faire. Une foule d’environ 2 - 3000 personnes s’apprête à emprunter la Grand’rue.

14h45 :
Une grande gueule empêche le cortège de se diriger vers la préfecture : «  là-bas c’est les casseurs, nous on part à Châteaucreux   ». Finalement, tout le monde le suivra. La focale médiatique sur les « casseurs » semble toujours aussi efficace, le spectre du jeune s’infiltrant dans les manifs pour casser resurgit dans les discours. A nouveau, elle semble suffisamment forte pour scinder la manif en deux durant quelques minutes, entre « bons » et « mauvais » manifestant.e.s. Cette fois tout le monde décide de rester ensemble, quitte à abandonner l’objectif préfecture, alors défendue par un arsenal policier féroce. Le cortège se met en branle direction Châteaucreux. A croire que la redistribution des richesses n’aura pas lieu aujourd’hui. Les riches (ou celleux qui croient l’être) peuvent continuer leurs courses tranquilles entre le marché de Noël et les rues commerçantes adjacentes. Dans le cortège, quelques personnes tentent de passer outre les divisions foireuses et les propos simplistes qui habitent quelques discussions : nous pensons à ce trompettiste imitant les voitures qui klaxonnent, récoltant les vivats de la foule. Le corps de la manifestation grossit à vue d’œil, rejoint par les retardataires précisément retardés par les contrôles et fouilles « préventives » des keufs. Après Fourneyron, les flics gardent toujours le centre des finances, le siège de la métropole et tous les autres lieux d’argent et de pouvoir : les camionnettes bleues de la gendarmerie mobile jurent un peu sur le fond jaune canari de la Direction Départementale des Territoires.

A Châteaucreux, celui qui nous y a mené.e.s n’assume plus trop son rôle de chef quand certain.e.s lui demandent ce que l’on fait maintenant. Ça ne stagne pas trop pour autant, la foule continue sa route et s’en va gaîment – mais plein de questions concernant la pertinence d’un tel parcours – en direction de Carnot. Sous le pont près de la rue Ferdinand, un artiste-peintre nous montre que depuis quelques semaines, pour certain.e.s ce n’est plus qu’une histoire de taxes et de gazole : «  justice pour Adama, goulag pour Benalla  ». Le rythme s’accélère, le pas soutenu, le cortège s’étale sur la largeur du boulevard Jules Janin, s’étirant sur sa longueur, entre travaux et pétards. On ne sait pas trop où l’on va, mais tout le monde marche de bon train. La cumbia amplifiée d’une sono à roulette détend l’atmosphère et fédère. De nombreux.ses personnes remontent la foule rapidos sentant bien que la tête de cortège va rapidement se retrouver sous les lacrymos. Les premièr.e.s s’approchent de Carnot pendant que d’autres sont encore sous le pont de la gare.

15h30 :
Au abord de la place Carnot, les flics font face et empêchent le cortège de remonter la Grand’Rue. Ils gazent rapidement la foule qui semblait bien vouloir renouer avec l’objectif initial : le centre ville, la préf’, les grandes boutiques et, certainement, prévenir les badauds que « Noël est annulé ». Les premiers projectiles volent. Le reste du cortège arrive et se masse face à la ligne de keufs. Une grande partie des gilets jaunes (et pas que) fait bloc pour les affronter. Dans le gaz beaucoup sont désorienté.e.s, on se cherche un peu, les yeux pleurent. Tout le monde semble dresser le constat que c’est la police qui vient de prendre la décision de stopper la manif et d’en changer le cours et l’ambiance.

16h :
Une banderole est déployée en avant du cortège, en vert sur fond jaune, on peut y relire une punchline toute droite tirée du dernier discours de Jupiter : «  nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies  ». Très vite les flashballs sont utilisés, les balles semblent voler à tous les étages. Nombreux.ses sont touché.e.s aux pieds et aux jambes, une personne aurait reçu une balle dans la joue à ce moment là. Certaines sont néanmoins stoppées par la banderole, ce qui permet à la manifestation de ne pas (encore) se disperser dans le vent. Deux pas en arrière, trois pas en avant. Celleux qui sont apeuré.e.s par ces premières échauffourées s’éloignent du boulevard.

16h30 :
Un début de barricade se forme en même temps que le doute d’une avancée vers le centre. A l’arrière, quelques personnes veulent retourner à Châteaucreux pour fuir cette zone de troubles. L’intervention policière visant à la division du corps manifestant commence à faire ses preuves. La logique de distinction entre « bons » et « mauvais » manifestants.e.s refait alors surface. Mais l’essentiel du cortège sait que c’est la lutte dans sa globalité qui est visée par la violence des keufs et de l’Etat. Le gros de la manifestation décide de ne pas abandonner le terrain.

La boulangère du quartier fait rentrer les gens masqués et affamés qui la rassurent, les petits commerces ne seront – cette fois encore – pas la cible. Les quiches aux poireaux ragaillardissent !
Après plusieurs minutes de bagarre, les camions des GM viennent quadriller le secteur, en soutien aux nationaux déguisés en CRS à l’œuvre jusqu’à présent. La répression s’intensifie. Tirs de flashball, tirs de grenades lacrymo et fumigènes de lacrymo au sol ont raison de la foule. On s’engouffre rue du Treyve. Si le fond de l’air est jaune il est aussi chargé d’un gaz irrespirable et poivré. On est tou.te.s sonné.e.s. Heureusement les attentions mutuelles et les fioles de sérum phy échangées de mains en mains permettent de se rassurer un minimum. Un blessé touché au pied ne pouvant plus marcher est pris en charge par quelques-uns et sera récupéré par les pompiers. Un autre est salement touché au genou. Après quelques tentatives, une voiture se fait stopper. Par chance, le médecin au volant fait monter le blessé dans sa voiture et le sort du bourbier. De nombreuses autres solidarités de ce type s’activent au même moment.

Après quelques minutes, la manif retombe sur ses pattes. On ne lâche pas l’affaire et on retourne très vite sur le boulevard, sans stratégie définie.

A bout de souffle, abasourdi.e.s par les violences policières, on débrief de ce moment de folie répressive devant Lidl. Une barricade se forme et un feu de joie s’élève rapidement dans les airs. Il neige. Depuis les rails surplombant le boulevard, certain.e.s récupèrent du bois pour alimenter le feu qui réchauffe l’esprit de révolte. C’est aussi ça l’esprit de Noël ! On verra plus tard pour les cadeaux, l’auto-réduction à Lidl ne fait pas rêver celleux qui le fréquentent au quotidien.

La barricade continue à grandir. Tout devient possible l’espace de quelques minutes. Le millier de personnes restantes envisagent plusieurs itinéraires de fortune : se diriger vers Verney Carron – fabricant de flashball aux origines de l’outillage militaire de la police ; se rapprocher de la maudite cité du design et du « village créatif by crédit agricole » qui s’y trouve – peuplé des designers, start-upers et entrepreneurs aux dents longues, véritable ramassis d’acteurs du « nouveau monde » ; à l’opposé, les derniers Mohicans du pacifisme veulent retourner vers un supposé calme à la gare. Une dernière option optimiste est lancée et consiste à grimper la colline du Crêt-de-Roc pour encore et toujours se balader dans le « cœur de ville ».

17h :
Comme c’est beau un panneau publicitaire de 4 mètres sur trois qui tombe en même temps que la nuit. Après un temps de résistance, deux d’entre eux dégringolent et terminent au bûcher. Au feu les paillettes du consumérisme.
Les grenades des keufs nous rappellent une fois de plus que ce sont eux qui décident de la situation. Dans la confusion, une bande rêve de se la tchave en Volvo. Un caillou sur la vitrine plus tard, elle se ravise et se (re)met à courir.
La foule est repoussée vers la malbouffe. On panique un peu à l’intérieur de Quick et de Poivre et Sel.
Au dessus de nous, on aperçoit 6 camions de flics qui descendent la rue Neyron. D’autres se positionnent sur les rails du train. Les plus désinhibés tirent au flashball par la fenêtre d’un véhicule en train de rouler. Les flics ont eux aussi leur imaginaire : la situation prend clairement les allures d’un mauvais western en cette fin d’après-midi. Les gens s’éparpillent, ça sent mauvais, comme un parfum de la semaine dernière quand des voitures des bleus pourchassaient les dernier.e.s manifestant.e.s et attrapaient à la volée celleux qui essayaient de se barrer. Un groupe de « pas-fatigué.e.s » renoue avec la matérialité d’un rond-point et cherche à soulever des montagnes et des pavés. Difficile de rester groupé tellement ça sent les arrestations massives. Pour beaucoup, la légitime peur prend le dessus et on court vers ailleurs.

17h30 :
L’heure est au repli. On sait bien que la police a fait foirer la manif et compte bien maintenant faire quelques captures pour achever sa journée de travail. La fin de manif est éparse et confuse. En vrac :

Sous le pont de Chateaucreux, aux alentours de 18h, des flics chargent dans les deux sens. Un bus de la Stas s’engage et bloque leurs camions. Complètement fous, les flics sortent en équipement complet et crient «  Rentrez !  », «  Tirez-vous de là ! ». Ils attrapent au hasard (?) un homme noir au gilet jaune et le gazent à bout (très) portant. Les témoins répondent par jet de projectiles issus du chantier de la troisième ligne de tram et récupèrent le type dans un sale état. Les bleus tracent alors direction Jules Janin pour faire du chiffre.

Certain.e.s manifestant.e.s se réfugient dans un P.M.U du Soleil. Le patron leur offre une tournée d’Heineken détaxées en soutien au mouvement. Des flics squattent à 100 m. Les manifestant.e.s sont dispersé.e.s dans les rues autour. Le patron propose aux keufs de «  prendre un café ou partir  » plutôt que de déranger la sociabilité du quartier. Quelques minutes après, la BAC rentre dans le café, contrôle et fouille les clients, pour la plupart des habitués du bar qui ne manifestaient pas aujourd’hui. Les bacqueux reprennent leur chasse à l’homme dans le quartier. Chocolats chauds et gâteaux sont posés sur le comptoir. Des mots chaleureux sont échangés à l’intérieur du bar.

Un petit groupe de résistant.e.s prend la direction de Montaud. Le mal nommé Le Progrès nous indique alors que : «  les forces de l’ordre ont quadrillé le quartier, l’idée étant de maintenir les plus radicaux à l’extérieur du centre-ville. Certains manifestants ont tenté de se cacher dans la cour de l’école maternelle, boulevard Albert 1er. Le groupe semble avoir été dispersé et la tension retombe. Au moins une interpellation a été effectuée dans ce groupe   ». Nous avons également des retours plus violents de cette même scène à travers lesquels les gens réfugiés dans l’école se seraient fait lourdement matraqués.



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Retrouver dans cet article tous les textes qui ont été publié sur notre site


MOBILISATIONS - LUTTES
Carnaval de l’acte XX : nous partîmes 2000...  

Ce samedi, dans une ambiance de black-out (au moins une dizaine de personnes arrêté’es de façon préventive, tous les magasins du centre fermés et sur-protégés, Verney-Carron « barricadé » dans son usine de mort, etc), le carnaval de l’inutile rejoint l’appel régional des gilets jaunes. Malgré les préventions de la préfecture, ce sont près de 7000 personnes qui défilent dans les rues de Saint Etienne, dans le centre, dans les quartiers populaires, sur le boulevard urbain.
Applaudissements, musiques et gaz lacrymogène, récit à quelques mains d’une journée bigarrée et radicale.


LOGEMENT - SQUAT
Voisin.e.s vigilant.e.s + flics violents = récit d’une non-ouverture de squat  

Récit d’une tentative d’ouverture quelque part à Saint-Étienne, empêchée par l’action coordonnée de la police et de ses collaborat.eur.rice.s en pyjama.


GENRE - FEMINISME
Un lexique partiel du féminisme et des oppressions  

Comme la plupart des mouvements politiques et de critique sociale, le féminisme possède son vocabulaire propre. Qui n’est pas forcément très accessible...
Ce lexique tente de regrouper et d’expliquer des termes, pour certains issus du milieu universitaire, qui sont souvent utilisés pour parler des oppressions et des luttes féministes. Il s’adresse aux personnes qui subissent des oppressions et aussi aux personnes qui n’en subissent pas mais vivent dans une société structurée par ces oppressions, et sont donc également concernées.


LOGEMENT - SQUAT
[Brève] Flics et riverain.es contre une occupation  

Suite aux expulsions (fin de la trêve hivernale) et face au nombre de personnes, familles, enfants qui se retrouvent démunis et à la rue, des militant.e.s et membres d’associations ont tenté de réquisitionner dans l’urgence un bâtiment vide depuis des années au 36, rue des Armuriers à Saint-Étienne ce 27 mars.


LOGEMENT - SQUAT
2,8 millions de logements inoccupés en France et Saint Etienne n’est pas en reste  

A l’abri sous les flonflons de la biennale, la mairie met des dizaines de familles et personnes à la rue. Alors que partout en France le nombre de logements vides augmente et que selon une récente étude de L’INSEE, il y a environ 13 000 logements vides à Saint-Étienne, comment le maire Pedriau peut-il encore défendre une « ville inclusive » ?
Retour en chiffres sur la soi-disant crise du logement en France et à Saint-Étienne en particulier.


CAPITALISME - GLOBALISATION
Le congrès international des femmes au Chiapas n’aura pas lieu...  

Cette année, les féministes zappatistes font face à des menaces de trop grande ampleur pour pouvoir accueillir le deuxième congrès international des femmes qu’elles pensaient organiser. Dans une lettre ouvertes aux féministes du reste du monde, elles expliquent le contexte de cette annulation et appellent à poursuivre les luttes féministes et anticapitalistes dans toutes les régions du monde.


MEMOIRE
La Commune de Saint-Étienne, du 24 au 28 mars 1871  

La Commune de Saint-Étienne eut lieu entre le 24 et le 28 mars 1871, après plusieurs jours d’agitation. Le 24 mars une centaine de manifestant.e.s, rejoints par la Garde Nationale et la foule, investissent l’Hôtel de ville et hissent sous la coupole le drapeau rouge.


LOGEMENT - SQUAT
Lettre ouverte à Monsieur le Maire de Saint-Étienne, Monsieur le Préfet de la Loire et au-delà  

Nous étions, ce mercredi soir, quelques dizaines de citoyens soutenant la cause des migrants et personnes sans domicile fixe à vouloir interpeller, lors de l’inauguration de la Biennale du design, nos responsables politiques et administratifs, sur les menaces d’expulsions pesant sur quelques squats de notre ville, ainsi que sur notre inquiétude de voir mises à la rue de nombreuses personnes et familles à la fin de la trêve hivernale.