Saint-Étienne et alentours   URBANISME - GENTRIFICATION - TRANSPORT

L’EPASE, un acteur de l’État au service du futur




« L’Établissement privilégie la souplesse, et adopte depuis sa création, autant de rôles que l’exige le bon déroulement de ces opérations : aménageur bien sûr, mais également promoteur, bailleur, investisseur, concepteur, et acteur pour un marketing actif du territoire. »


Mais d’où proviennent les plus jolis permis de construire et de démolir qui fleurissent sur les murs stéphanois ?

EPA Saint-Étienne, l’EPASE tu sais !
Établissement public d’aménagement de Saint-Étienne, ça c’est pas une boite privée !

L’Établissement privilégie la souplesse, et adopte depuis sa création, autant de rôles que l’exige le bon déroulement de ces opérations : aménageur bien sûr, mais également promoteur, bailleur, investisseur, concepteur, et acteur pour un marketing actif du territoire. (Rapport d’activité 2017 de l’EPASE [1])

Établissement public d’aménagement donc. Il y en a quatorze en France, placés sous l’égide du ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales. Ils sont douze en métropole dont un qui en chapeaute six autres, c’est la spéciale du Grand Paris. Pour la province, il y en a trois pour des métropoles côtières (Bordeaux Euratlantique, Euroméditerranée qui s’occupe d’Aix et Marseille, et Nice Ecovallée), ainsi que deux pour des villes aux passés miniers : EPASE à Saint-Étienne et EPA Alzette-Belval à la frontière Luxembourgeoise. Et deux derniers à l’autre bout du monde : Mayotte et Guyane. À l’opposé des autres, les droits accordés à ces organismes centralisateurs ont emprise sur tout le territoire de ces ex-colonies. Et ces deux établissements n’ont pas pris la peine de cacher leurs creuses partialités, ils se sont dotés de slogans dignes d’un parti politique vide : « Ensemble nous construisons la Guyane de demain » et « Ensemble pour faire avancer Mayotte ». De politique, il n’en est jamais question dans les brochures ou les rapports d’activité produits pour la promotion de ces établissements publics. À la place, ils parlent d’innovation, ECOCITE – « engagée pour les territoires et les villes de demain », ou de label ECOQUARTIER ou DIVD – « des solutions pour l’avenir des villes », « Démonstrateurs industriels pour la ville durable ».

Dans le dur, à Nice ça donne du béton et du bitume partout, sauf un immeuble de trente mètres en bois, et ce sous-titre : « Concilier économie et écologie ». Y’a rien de politique, tout est attractivité pour plus-value. C’est vrai que le plateau de Saclay (dans l’Essonne) ou le triangle de Gonesse (dans le Val d’Oise) avec leurs terres agricoles ne sont pas des territoires à forte plus-value par rapport au futur plus grand centre commercial d’Europe (Europacity d’Auchan) ou au cluster grandes écoles, grande entreprise et grande usine à start-ups (campus de l’université Paris Saclay et de NewUni). Et c’est sûr que Saint-Étienne a perdu en compétitivité depuis 40 ans, il n’y a plus de charbon ou de FAMAS qui sont produits ici. Alors : vive le design. Si ça c’est pas de la politique, alors il faudra que le président de l’EPASE – Gaël Perdriau – m’explique :

Il faut soutenir la transformation de l’économie stéphanoise, redonner une attractivité résidentielle et commerciale à la ville pour attirer de nouveaux habitants, consommateurs et salariés. Les atouts de Saint-Étienne nécessitent d’être renforcés pour lui donner toute sa place dans le grand pôle métropolitain émergeant (regroupant les métropoles de Lyon et de Saint-Étienne). (Rapport d’activité 2017 de l’EPASE)

Une des qualités de l’EPASE selon l’EPASE, c’est ce cher effet de levier – un pour trois. C’est un peu ce que le pied de biche est au squat : l’effet de levier est avec la dette un des outils de base du capital. Le pied de biche, tu le cales sous la porte, ensuite tu appuies dessus à l’autre extrémité, et hop : un effet de levier. Il faut là imaginer nos experts publics et privés, nos élus et nos banquiers autour
du plan de la ville, imaginant ce qu’il y a à rayer et à remplacer (la bourse du travail et l’hôpital de la charité), et ce qu’il y a à sauvegarder (préfecture et hôtel de ville).

Mais la ville est surendettée et pauvre, donc son édile appelle le ministère de la Cohésion et des Territoires :

– Salut, je suis le maire d’une ville, je suis aussi le président de la métropole, mais ce territoire n’est pas assez bien pour moi. Tu peux pas m’aider ?
– Si si, je te crée un EPA rien que pour toi, tu seras le président et on la déclare d’utilité publique, avec une très grosse dotation (€$£ !!)
– Mais c’est pas assez, y’a l’entretien courant, y’a des bâtiments qui tombent en ruine, y’a plein d’amicales laïques, et y’a pas d’emploi, les gens ils traînent dans mes rues !
– Attends, l’EPA c’est pas pour le social et c’est pas une simple retape, c’est pour le futur ! Et le futur, le directeur et ses 42,9 équivalents temps plein de moyenne d’âge jeune, ils connaissent. Avec lui, vous allez cibler les zones génératrices du cercle vertueux. Chaque zone dispersée dans ta ville aura un objet associé, comme dans un jeu vidéo : zone culture, zone mine, zone travail. Dans ces zones, l’EPA va acheter les friches pour un petit billet. Une fois qu’il aura acquis ces beaux pâtés, il va faire de beaux dossiers, les présenter aux investisseurs sur un plateau, bien empaquetés dans de belles perspectives en papier glacé. Et dedans, il y aura de quoi rassurer les investisseurs-promoteurs : titres de propriétés, audits de viabilité économique, audits dépollution, futurs arrêts de tram, préventes effectives, permis de construire validés. Et puis, argument imparable et classique, c’est que du bonus/dividende pour vous, tous les risques, c’est pour nous ! Après ça, convaincus, les investisseurs mettent trois billets et le béton coule à flots... Et les glandeurs, ils auront du boulot en miettes. Après, ça ne s’arrêtera plus, une fois les zones conquises, l’EPASE se casse et le cercle vertueux s’occupera des corridors interzones jusqu’à ce qu’ils grossissent pour devenir ta ville, à ton image. Et les habitants, pareil, à ton image ! Et vous vivrez heureux !

L’effet de levier, c’est quand les investisseurs n’y croient pas ou n’ont pas même pensé au projet qui n’est encore que sur le papier. L’effet de levier, c’est créer l’illusion d’attractivité pour attirer l’attractivité. Avec des « vrais » chiffres.
Et nos décideurs mettent le flouze sur la table pour y croire tous ensemble : 80 000 000 euros pour l’EPASE venant à moitié de l’état, à 20 % de la mairie et le reste réparti entre la métropole, le département et la région.

La montée de ces industries et l’extension toujours grandissante des domaines de la culture (art, culture et patrimoine) s’expliquent communément par l’action conjuguée d’une marchandisation progressive de la culture humaine – résultante de la demande incessante du capitalisme pour la mise en marché de produits nouveaux – et d’une esthétisation croissante de la consommation, sinon une esthétisation de la vie quotidienne, corollaire à l’émergence d’une culture de consommation de plus en plus diversifiée et fragmentée. (Rémy Tremblay et Diane-Gabrielle Tremblay, La classe créative selon Richard Florida [2])

Un modèle est suivi pour Sainté, c’est celui de Bilbao au pays basque espagnol. Ville au passé industriel, puis la chute, puis « dévorée/sauvée » par une puissance extraterritoriale : la culture institutionnelle aux bonnes intentions bourgeoises et paternalistes, par un architecte de riches, avec un musée de collectionneurs très riches fabriqué sur des exonérations fiscales publiques pour riches. C’est une cathédrale laïque ce musée à envergure internationale. Gagnant/gagnant. Le tourisme a explosé, les commerces aussi, les loyers aussi, et les habitant.e.s ont changé.

Par une politique volontariste, les municipalités espèrent répliquer cette gentrification par des interventions ciblées dans certains quartiers et par la création d’équipements culturels de prestige, mêlant habilement l’art et l’urbain. Il existe quelques exemples célèbres de réussite d’ une telle démarche. Ils sont cependant très rares et l’on assiste plutôt à une dénaturation de la dimension culturelle des équipements en question, au point que l’on peut se demander si la ville des créatifs ainsi programmée reste créative... (Elsa Vivant, Qu’est-ce que la ville créative ? [3])

Ce modèle, pensé et développé depuis par Richard Florida (universitaire et gourou), se dénomme la « Creative Class » ; des personnes mal définies, recherchées pour leur précarité, leur flexibilité et ensuite pour leur haut salaire, haut rendement et haute plus-value :

Soucieux de rendre leurs villes plus compétitives, des maires, des membres des chambres de commerce et autres auditoires similaires ont entendu les prescriptions de Florida, à savoir qu’un nouveau processus de développement doit mettre en œuvre les trois T que sont la technologie, le talent et la tolérance. La bonne santé économique d’une ville dépend de sa proportion de « créatifs » y travaillant. (Rémy Tremblay et Diane-Gabrielle Tremblay, La classe créative selon Richard Florida)

En clair, le capital humain est l’indice de Florida. Donc, la collectivité promeut l’installation de cette classe cultivée pour que les entreprises se localisent là, et inversement la collectivité promeut l’installation de ces entreprises qui embaucheront les individu.e.s de cette classe, séduits par le cadre de vie de la ville.
Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions :

Dans les débats actuels, l’usage surabondant du mot « créatif », et la confusion entre invention, créativité et culture perturbent la compréhension des enjeux que rassemble cette idée, tout en masquant l’ambiguïté de certaines pratiques (comme la créativité financière des inventeurs des subprimes). (Elsa Vivant, Qu’est-ce que la ville créative ?)

Ou de la Fabuleuse Cantine à Serenicity.
Comme toutes les villes capitalistes sont en compétition et tournées vers l’avenir et comme cet avenir consiste en la production de richesses sans retenue, eh bah, elles font toutes la même chose parce que cette classe créative et les entreprises associées veulent soit disant la liberté de consommer, d’avoir accès à une offre culturelle riche, de la sécurité, de l’écomobilité, de l’auto-éco-participation, etc. Ça, c’est bien, parce que les touristes ils veulent ça aussi, et les grands événements aussi. Et nos politiques aussi, des gentils citoyens.
Et qui est à Sainté le grand ordonnateur de tout ça ?
C’est notre EPASE !

Quartier Jacquard, aide à la rénovation pour les néo-proprio avec une promotion créative du futur mise en place par Carton Plein (jeunesse, culture et création).
Plaine Achille, une zone sécurisée et sécurisable parce que sans intérêt autre que pour consommer l’offre culturelle et les loisirs du dimanche.

C’est vraiment par la confrontation des idées, par le dialogue et l’échange que cette idée de transférer la Comédie sur la Plaine Achille est devenue réalité. Avec l’EPA, nous avons la même idée de l’avenir. Celle d’oser l’ambition pour ce territoire, pour cette ville qu’est Saint-Étienne. Cette modification de l’image est en cours, et la reconstruction de la Comédie est un élément clé de ce changement. (Arnaud Meunier, directeur de La Comédie [4])

Tandis que de l’autre coté des rails, l’ancienne manufacture accueille notre pépite, le centre du rayonnement de la classe créative internationale, notre fabrique communale de label, notre fier patrimoine du passé engagé dans l’avenir : l’EPCC, (Établissement public à caractère culturel), Cité du Design, son école et sa grand messe biannuelle. Avec, en plus, sa nouvelle grande usine créative produite par nos « caisses de dépôt et consignation », et l’EPASE pour des locataires complètement capitalo start up.

En intégrant la Grande Usine Créative, nos start-ups, hébergées pour une durée maximale de 23 mois, bénéficieront d’espaces de travail privilégiés et interconnectés. La Grande Usine Créative est un lieu stratégique favorisant les rencontres, les collaborations avec la French Tech, DesignTech et tous les partenaires de l’innovation : acteurs institutionnels et académiques, entreprises privées, clusters, pôles de compétitivité. (Christophe Balichard, maire du Village by CA, accélérateur de Start-up. CA comme Crédit Agricole [5])

Attention ce mix ne propose rien de nouveau sous le soleil.
Et puis à Saint Roch, le petit dernier des quartiers à refaire, qui est-ce qui s’occupe du petit débat participatif, du lien avec les habitants du passé ? C’est COOP/ROCH, des habitants (ou pas) éduqués et précaires du futur.
Pour le CAC 40, l’EPASE s’en est occupé à Châteaucreux, et pour notre consommation il a promu STEEL, plus qu’un centre commercial, une cathédrale, l’entrée lyonnaise de notre ville, une architecture innovante en cohésion avec nos Crassiers – notre identité. Serait-ce notre effet de levier qui revient sous sa forme communication ? Tout est image :

La création de nouveaux équipements culturels vise à doter la ville d’une infrastructure de prestige autour de laquelle s’articule l’ensemble du projet urbain. Le recours à une architecture spectaculaire, conçue par un architecte de renom, produit ainsi une nouvelle image de la ville : le bâtiment en question devient le symbole de la reconversion postindustrielle de la ville et de sa capacité à mettre en œuvre des projets de grande envergure. Par son architecture iconique, le bâtiment révèle la modernité et la créativité de la ville aux yeux des visiteurs et investisseurs extérieurs. (Elsa Vivant, Qu’est-ce que la ville créative ?)

Allons donc, créons un terrain d’entente, « you me nous » avec domination et brevets. Inclusion à la bourgeoise. Rien de nouveau sous le soleil.

[2Rémy Tremblay et Diane-Gabrielle Tremblay, La classe créative selon Richard Florida : un paradigme urbain plausible ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, url : http://www.pur-editions.fr/couvertures/1277131611_doc.pdf. Sur Florida, lire également l’article de Couac, « Classe créative ? ».

[3Elsa Vivant, Qu’est-ce que la ville créative ?, Paris, Presses universitaires de France, 2009, url : https://www.cairn.info/qu-est-ce-que-la-ville-creative--9782130578833-page-65.htm.

[4Rapport d’activité 2016 de l’EPASE, url : https://www.epase.fr/sites/default/files/EPA_RA2016_VF_BD.pdf.

[5SCI Manufacture de Saint-Étienne, La Grande Usine Créative, dossier de presse du 29.07.2017, url : https://www.epase.fr/sites/default/files/DP-EPA-GUC-2017-09.pdf.


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