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Interview. Il y a six ans, des “gilets jaunes” avant l’heure en Italie




En 2013, un mouvement de colère citoyen voit le jour en Italie. La mobilisation des “fourches” émerge sur les réseaux sociaux et bloque les routes ; elle dénonce les taxes, l’austérité, le chômage, le coût de la vie, l’élite et, surtout, elle refuse d’être récupérée par les partis. Cinq ans plus tard, les “fourches” ont disparu, mais l’Italie est dirigée pour la première fois par une coalition entièrement populiste. Quelles leçons en tirer alors que surgit un mouvement similaire en France ? L’analyse de Leonardo Bianchi, journaliste et auteur d’un essai sur les mouvements de colère en Italie.


Lu sur mondialisme.org
interview de Leonardo Bianchi dans Courrier International, le 20/11/18

En 2013, un mouvement de colère citoyen voit le jour en Italie. La mobilisation des “fourches” émerge sur les réseaux sociaux et bloque les routes ; elle dénonce les taxes, l’austérité, le chômage, le coût de la vie, l’élite et, surtout, elle refuse d’être récupérée par les partis. Cinq ans plus tard, les “fourches” ont disparu, mais l’Italie est dirigée pour la première fois par une coalition entièrement populiste. Quelles leçons en tirer alors que surgit un mouvement similaire en France ? L’analyse de Leonardo Bianchi, journaliste et auteur d’un essai sur les mouvements de colère en Italie.

D’Italie, comment avez-vous perçu les mobilisations du week-end dernier en France ?

Elles m’ont rappelé, d’une façon surprenante, le mouvement des forconi [les “fourches”] qui a surgi en Italie il y a cinq, six ans. C’est un mouvement qui n’était lié ni aux syndicats ni aux partis représentés au Parlement, qui est né principalement sur les réseaux sociaux, et qui avait une série de revendications très larges et très confuses : contre le gouvernement de l’époque, mais plus généralement contre la Caste, c’est - à-dire les élites. Ce mouvement était né sur Facebook et s’était mobilisé sur le réseau social, un peu comme l’ont fait les “gilets jaunes”. Ça a été un mouvement en deux temps.

La première mobilisation s’est déroulée en Sicile en 2012 et rassemblait surtout des agriculteurs et des transporteurs routiers, qui avaient choisi comme moyen d’action le blocage de routes, de ports, etc. En cinq jours de protestation, ils étaient effectivement parvenus à bloquer la Sicile qui, pendant quelques jours, a été isolée du reste de l’Italie. À l’époque, on ne comprenait pas bien ce qui était en train de
se passer.

Dans un deuxième temps, à plus grande échelle, les mêmes moyens d’action ont été reproduits dans toute l’Italie à travers le mouvement dit “du 9 décembre”, qui rassemblait notamment les forconi siciliens.

Par rapport aux “gilets jaunes”, bien sûr les causes sont différentes, le profil des manifestants est différent, et les contextes italien et français ne sont pas comparables. Néanmoins, il est impressionnant de retrouver les mêmes mots d’ordre, le même recours à des images artisanales et à des vidéos virales, le même usage de Facebook.
La caractéristique principale des “fourches” était le refus, à la racine même du mouvement, de toute forme de représentation politique et –c’était une nouveauté à l’époque– de représentation syndicale. La même chose se produit avec les “gilets jaunes”. Autre analogie : Dans les interviews, les adhérents des ‘gilets jaunes’ – puisqu’il serait impropre de parler de leaders – se disent tous apolitiques, ils soutiennent qu’ils ne veulent pas être instrumentalisés par les partis, et ils affirment représenter tout le peuple français. C’est exactement ce que disaient les “fourches”.

Il est curieux d’observer que cette colère populaire s’est exprimée hors de tout parti, alors qu’en France, comme en Italie, il existe des partis “populistes”, qui se veulent proches du peuple.

En effet. Les partis populistes, quoi qu’il en soit, restent des partis. Ils exercent une médiation. Or les mouvements comme les “gilets jaunes” et les “fourches”, grâce aux réseaux sociaux, contournent cette médiation pour exprimer une autre forme de populisme. Paradoxalement, on pourrait parler de “populisme du peuple”. Un populisme hors des logiques de partis. Il existe de très nombreuses définitions du concept de populisme, mais parmi les caractéristiques qui reviennent, il y a la présence d’un leader qui se réclame du peuple et construit ainsi son assise. Ici, il n’y a ni parti ni leader mais quelque chose de profondément différent.

Il est intéressant que ces mouvements soient apparus, en Italie comme en France, à un moment de transition dans l’histoire contemporaine de ces deux pays. En Italie, on était juste après les élections de 2013, quand le Mouvement 5 étoiles [formation antisystème, qui ne se veut ni de gauche ni de droite, et qui est aujourd’hui au gouvernement] est entré pour la première fois au Parlement.

De la même manière, il est significatif qu’en France ce mouvement survienne après la dernière présidentielle, qui a acté de fait la fin de la bipolarité qui avait accompagné jusque-là la Ve République, entre conservateurs et socialistes.
D’après moi, la leçon que l’on peut retenir de l’expérience des “fourches”, c’est que, lorsqu’un pays traverse une période de forte incertitude politique, que les cartes sont en train d’être rebattues, il est presque inévitable de voir émerger ce type de mouvements, difficiles à interpréter, sans direction apparente, sans leader, sans structure, mais dont les revendications parlent à ceux qui ne se reconnaissent pas dans la situation politique qui se présente à eux.

Ni dans les nouvelles formations politiques qui émergent, ni dans les vieux partis populistes comme le Rassemblement national [ancien Front national]. Il y a vraiment un refus radical de se faire représenter par ces partis. Pour le moment en tout cas.

D’après vous, quel a été l’héritage du mouvement des “fourches” en Italie ?

Le bilan est assez compliqué à établir.
Les “fourches” n’ont pas à proprement parler d’héritage. La mobilisation a duré environ une semaine. Elle n’a pas rassemblé les gens dans les mêmes proportions que les “gilets jaunes”, et elle s’est écroulée de façon misérable quand elle a voulu mettre sur pied une manifestation à Rome. La grande manifestation, celle qui aurait dû permettre de faire la révolution, est tombée à plat, avec moins de 3000 personnes dans la rue.

Au départ, ils étaient parvenus à rassembler pas mal de gens dans les rues. Mais ensuite, il s’est avéré que les leaders n’étaient pas à la hauteur. Ce n’étaient pas à proprement parler des leaders, plutôt des sortes de porte-parole, ceux qui passaient dans les médias. Mais, à l’épreuve des faits, ils se sont avérés incapables de gérer la protestation. D’une certaine façon, ils ont été dépassés, parce qu’ils ont été rejoints par énormément de personnes, qui manifestaient parfois pour la première fois. Et, passée l’euphorie du moment, personne n’a su quoi faire et comment continuer.
Le principal héritage, selon moi, c’est d’avoir constitué une sorte de signal d’alarme pour les partis, d’avoir mis en lumière l’existence d’une vaste zone grise de l’électorat italien, constituée de personnes qui ne se sentaient plus représentées par aucun parti, pas même par le Mouvement 5 étoiles.

Avec le recul, on peut dire que ceux qui ont su tirer les leçons de cet épisode sont ceux qui ont gagné les dernières élections [le M5S et la Ligue, extrême droite].
L’héritage du mouvement des “fourches”, c’est aussi d’avoir créé de toutes pièces un nouveau modèle de contestation sociale, qui se caractérise tant par ses moyens d’action (blocage des routes, occupation des ronds - points) que par son organisation sur les réseaux sociaux, et par sa façon de faire circuler des informations : une hypersimplification des messages, un style visuel et communicationnel artisanal, de ce fait perçu comme “vrai”, authentique.
Ce modèle a été récupéré efficacement par des partis de droite plus ou moins extrême, qui ont commencé à se mobiliser (contre les migrants, le délabrement des villes) en se retranchant derrière l’étiquette de “citoyens exaspérés”, “apolitiques”. En masquant leur vraie nature, ils ont pu atteindre davantage de personnes.

À la lumière de cette expérience, quelle suite peut-on imaginer pour les mobilisations en France ?

Le problème avec ce type de mouvements difficiles à interpréter, c’est qu’on a du mal à comprendre sur quoi ils peuvent déboucher. Ce qui est sûr, c’est que c’est un signal de profonde fracture entre le centre et les périphéries et, potentiellement, un gros problème pour Macron. Je comprends que, comme en Italie, il soit difficile de répondre à ce type de mobilisations qui rassemblent en leur sein toutes sortes de
choses. Le gouvernement semble décidé à tenir son cap en espérant, comme le faisait le gouvernement d’Enrico Letta [centre gauche] à l’époque, que la vague passe et que le mouvement implose.

Il peut imploser ou bien exploser, c’est toute la question. Ce type de mouvement peut prendre toutes sortes de directions. Néanmoins, s’il ne se dote pas d’un minimum de structure, le mouvement des “gilets jaunes” risque de connaître le même sort que celui des “fourches”. Ensuite... il peut renaître sous une autre forme, ou bien voir certaines de ses revendications absorbées par des partis. Un leader peut émerger, ou pas. C’est impossible à prévoir.

Propos recueillis par Carole Lyon

Leonardo Bianchi

Né en 1986, Leonardo Bianchi est journaliste au site d’information Vice Italia. En 2017, il a publié La Gente. Viaggio nell’Italia del risentimento aux éditions Minimum Fax (“Les Gens. Voyage dans l’Italie du ressentiment”, non traduit), un essai sur les mouvements de colère citoyens qui ont émergé ces dernières années dans le pays, et qui présentent un rejet de la classe politique et des formes d’organisation traditionnelles.



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