Saint-Étienne et alentours   VIE DES QUARTIERS - INITIATIVES

Rencontre avec des membres actifs de l’amicale du Crêt de Roch




Cette rencontre a été publiée dans le journal du carnaval de l’Inutile du 30 mars 2019.
Entretien avec deux membres actifs de l’Amicale Laïque du Crêt de Roch ainsi que du collectif Les cris du quartier, une fin d’après-midi de janvier, sur les hauteurs du quartier.


Est-ce que vous pouvez commencer par nous raconter un peu votre histoire ? Je crois que dans le quartier du Crêt de Roch, ça commence pour vous par un collectif qui s’appelle Les cris du quartier ?

G : Ça a commencé il y a quand même quatre ans maintenant. On en avait discuté avec les gens de la JC [1] à la base, de monter un événement sur un quartier, et de renouer en même temps avec une fête populaire tout en ayant une vocation politique, en cherchant à se réapproprier l’espace public en gros. Bon, c’est des termes très utilisés aujourd’hui « espace public », mais c’était le but quand même, participer à tisser du lien dans un quartier avec une histoire politique.
C : On faisait des événements très étiquetés JC, donc c’était une manière de se lancer sur autre chose. Y’en a un qui a proposé le 14 juillet, qui a quand même la tronche d’une fête très patriote ; on s’est dit qu’on pourrait se réapproprier cette date-là et en faire un truc très différent, un bal populaire qui ne serait pas réservé aux supers citoyens patriotes.

Vous habitiez au Crêt de Roch pour avoir cette idée et organiser tout ça ?

G : Ben c’est toujours un quartier qu’on a squatté, moi j’ai grandi au Crêt de Roch. Y’a pas mal de copains/copines dont les parents habitent au Crêt. Et puis assez logique pour nous, avec plein d’attaches et proche du centre-ville, pas trop gentrifié, et encore hyper mixte dans sa population.
C : La première fête, on voulait toucher large. On faisait plein de réunions, c’était ouf, on avait plein d’idées. Mais on avait pas de thune du tout, donc on a organisé une première soirée à l’amicale de Tardy, on connaissait bien des gens là bas. Plein de gens sont venus, ça nous a grave motivé, et on s’est lancés dans le 14 juillet. On a monté une asso qui s’appelait – tiens-toi bien – En marche, [de grands rires] on trouvait ça hyper cool, en rapport avec les escaliers, on a longtemps signé des chèques En marche, on a même réfléchi à porter plainte, mais c’était galère…
G : Et c’est là aussi qu’on rencontre l’Amicale Laïque, on cherchait à rencontrer des structures qui accueillent du public et qui font des trucs avec les gens du quartier. Et on a été bien accueillis, surtout par Raymond qui y est investi depuis très longtemps. On s’est grave bien entendus, ils nous ont mis des locaux à disposition, nous ont aidés sur plein de trucs : en nous prêtant du matériel, en en parlant à tous les parents d’élèves, aux gens du quartier. Il y a eu beaucoup de monde la première année, ça commencé dans les escaliers et ça s’est déplacé dans le square pour la soirée.

Comment ça s’est passé avec les gens du quartier, vous avez rencontré du monde ?

C : Ben ça prend forcément vachement de temps... La première année, on avait prévu des trucs, des temps pour faire des gâteaux avec les enfants, etc. Les gens sont pas trop venus, mais en fait c’est normal, on déboulait un peu de nulle part. Depuis deux-trois ans les gens viennent un peu plus, en tout cas sur ces événements-là. Mais c’est compliqué, au début les gens passaient voir, les jeunes étaient par là mais un peu éloignés de la fête, et ça nous a posé pas mal de questions. On voulait pas que les gens (qu’on imagine être « ceux du quartier ») deviennent pour nous comme une caution morale à l’aspect populaire de notre truc. En fait, c’est populaire d’abord parce que ça coûte que dalle ! La bouffe est pas chère, y’a des artistes qui font des trucs très différents, et progressivement les gens sont venus, des parents de jeunes de l’Amicale. Et nous, on a tous fini par s’installer dans le quartier, donc on croise les gens, et maintenant ils nous rejoignent d’abord parce qu’on est leurs voisins, non plus comme des gens qui organisent des événements culturels ou j’sais pas quoi.

Et c’est à partir de ce moment là que vous vous êtes investis dans l’Amicale laïque du quartier ?

G : Au fil des échanges, on s’est rendu compte que ce lieu là avait un potentiel de dingue, avec une diversité d’activités assez ouf, un secteur enfance avec énormément de jeunes et très jeunes du quartier. Mais aussi de la dentelle, de la peinture, de la boxe, de la danse... Raymond faisait presque tout, à coup de plus de 40 heures par semaine, de l’administratif au ménage… Quand il a vu notre énergie, et puis la dimension politique de notre démarche, dans la manière de faire les choses, la continuité entre nos engagements politiques et la vie un peu quotidienne, le fait de faire les choses ensemble, avec d’autres, ça lui a plu. Et pour moi c’est aussi lié au fait que le quartier du Crêt de Roch est en pleine mutation, que les gens investissent dans l’immobilier, un type comme Raymond ça fait longtemps qu’il voit ces dynamiques là arriver, il dit toujours que la mairie veut en faire un « petit Montmartre ». Et je pense qu’il était content de voir des gens comme nous arriver, qui ont envie de s’intéresser à la vie du quartier comme elle est, et d’y participer sans chercher à la réhabiliter ou à la nettoyer, la lisser.
C : À Sainté y’a une amicale laïque par quartier, mais c’est une des rares villes où y’a ça – je crois qu’il y a aussi quelques villes dans le Nord, des anciennes villes minières – et on a un peu pigé leur histoire. L’histoire de l’Amicale du Crêt pendant la résistance, avec les militants communistes... Après, le problème auquel on fait face et qu’on découvre, c’est que d’un côté c’est trop bien qu’un lieu comme ça fasse autant de choses avec aussi peu de moyens, avec des gens motivés et des bénévoles qui ont envie de s’en emparer ; mais d’un autre côté, notre engagement à nous dans ce lieu, est-ce que ça participe pas à des mutations ? Est-ce que, bien gratuitement en plus, on participe pas à gentrifier le quartier, à lui donner une touche un peu cool ? C’est sûr que la mairie doit nous voir comme les bons petits « blancs », « bien éduqués » qui font le taff et font des choses dans un quartier comme ça. Ils nous savent politisés, ils nous connaissent, et ils attendent qu’avec les années on aille dans leur sens. Donc c’est un peu à ce genre de questions qu’on a à réfléchir depuis.

Comment vous percevez la politique de la municipalité concernant vos activités ?

G : Sur les amicales laïques en général, la stratégie globalement c’est qu’on fournisse le plus d’activités possibles avec des budgets assez bas, et surtout ils foutent la pression aux amicales qui n’ont pas autant d’activités, qui font pas autant de trucs que d’autres ; en leur disant « si cette amicale arrive à faire ça – et même si c’est énormément de bénévolat derrière, ou des heures supplémentaires aussi – vous aussi vous devez y arriver ». Sinon ces amicales sont menacées de perdre des subventions. Il y a des formes de chantage de la part de la mairie, qui par ailleurs est vraiment contente de mettre en avant ces lieux là. Un bon exemple, c’est en lien avec la biennale du design. On a beaucoup été sollicités sur la question du Tiers-lieu, à l’image du Mixeur qui est à côté de la Cité du design, et qui est LE Tiers-lieu par excellence à la sauce design. Ils nous proposent d’être labellisé Tiers-lieu, comme ça, bien gentiment, pour reconnaître ce qu’on fait déjà. Mais nous on s’en fout totalement d’être un Tiers-lieu, on fait ce qu’on fait. Une amicale, ça veut dire quelque chose, ça a une histoire. Et puis bien sûr, y’a une contrepartie : il faut qu’on soit prêts à accueillir des expos, des stands pendant la biennale. C’est une façon un peu facile pour eux de dire « ben voyez comment le design vient dans les quartiers populaires, comme il rayonne sur la ville ! ». Alors c’est sûr qu’ils veulent nous filer une enveloppe pour ça, mais c’est les logiques qui y’a derrière et les contreparties implicites auxquelles on essaye d’être attentifs. Si on accepte, on est pas à l’abri que dans un an on nous demande d’intégrer un cadre d’Orange (ou j’sais pas quel partenaire) dans le CA, en nous disant, « ben si, il vous a filé de l’argent ! ». Dans le conseil d’administration il y a des gens pour et des gens contre. Pour cette année ça ne se fera pas, on n’a plus de nouvelles, c’est trop tard.
C : Franchement, là y veulent bien nous donner un peu d’argent pour accueillir quelques touristes pendant la biennale, mais dans deux mois si on demande une sub’ pour faire venir des clowns ou une fanfare, y vont nous rire au nez, c’est sûr. Donc, on se méfie. C’est pas les mêmes projets de ville qui se jouent, entre eux et nous. On voit bien que l’ambition de Gilles Artigues, de Perdriau, c’est que leur ville rayonne à côté de Lyon, qu’elle monte un peu en standing.

Comment vous définiriez votre manière de faire, d’agir dans un quartier qui change ?

G : Ben nous on y vit sur le quartier, donc ça change pas mal de choses. Par contraste, tu vois l’EPASE a pas mal investi dans la rue Neyron (ça a commencé par envoyer la police pour nettoyer un peu), il travaille avec « Au pied des marches », « Rues du Développement Durable » qui sont aussi au Crêt. Donc on travaille ensemble sur différents projets, notamment un Brico’bus en ce moment – un bus avec du matos de bricolage mis à disposition pour les assos et habitants du quartier – initié par RDD. Tu vois, l’idée est cool, mais ça répond à aucun besoin, c’est d’abord une personne qui savait comment trouver le financement, ça part pas vraiment d’une problématique… On a retapé « La Cale » pour en faire un petit café de l’amicale, où tu peux rentrer passer un moment. Si la mairie l’avait fait, ça aurait ouvert du jour au lendemain, tout neuf. Je pense pas que les gens auraient pigé ; là, pas mal de liens qu’on a avec des jeunes ou autres, c’est qu’on a passé tout un temps à bricoler, à tout faire nous mêmes, que les gens sont passés nous donner des coups de main, et c’est là que ça se joue.

Le Bal Populaire du Crêt de Roch a lieu le 14 juillet à partir de 16h, place Paul Painlevé : jeux, spectacles, concerts, projections, etc.

[1Jeunesse communiste


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